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Vintage watches

The Reverso of the Maharaja of Jamnagar

Olivier Guesdon · · 11 min read

Le maharadja, l'officier et l'énigme de 1943

Une Reverso en or, un cadran signé pour les Indes, quatre mots gravés au dos. Il a fallu des mois d'enquête dans les archives de la Couronne britannique pour faire parler cette montre offerte, en pleine Seconde Guerre mondiale, par l'un des princes les plus admirés de l'Inde à un officier de l'Indian Army. Récit d'une pièce rare, et d'une histoire qui garde encore une part de son secret.

Par Olivier Guesdon, expert en montres de collection, fondateur de Chronostyle

Reverso Jaeger-LeCoultre Favre Leuba & Co pour l'inde britanique

Il y a des colis qui ne ressemblent à rien, et d'autres qui contiennent le monde entier. Celui-ci est arrivé un matin de décembre, expédié depuis les îles britanniques, enveloppé dans un papier kraft bien trop modeste pour ce qu'il renfermait. À l'intérieur, un écrin d'origine. Et dans cet écrin, endormie depuis plus de quatre-vingts ans, une Jaeger-LeCoultre Reverso en or jaune.

Je collectionne les montres anciennes depuis 1999. J'ai tenu entre mes mains des complications savantes et des boîtiers que l'on croirait taillés pour l'éternité. Rien, pourtant, ne prépare tout à fait à l'instant où l'on fait pivoter un boîtier Reverso et où apparaît, gravée à la main dans l'or, une dédicace :

C.J.A. FROM D.S. JAMNAGAR 1943

Quelques initiales. Le nom d'une ville au bord de la mer d'Oman. Une année où le monde entier était en guerre. Et la certitude immédiate que cette montre n'était pas seulement un bel objet : c'était un fragment de mémoire qu'il fallait ressusciter.

Une Reverso née aux Indes, revenue des Indes

Avant l'Histoire, il y a la matière. Cette Reverso appartient à la production des années 1940 : la géométrie du boîtier, le dessin des attaches et la facture du fermoir le disent à l'œil exercé, et la date gravée le confirme. Son boîtier est en or jaune massif, monté sur le principe réversible qui a fait sa légende.

Cette légende commence elle-même en Inde. Au début des années 1930, selon le récit devenu canonique, des officiers britanniques y brisent sans cesse la glace de leur montre sur les terrains de polo. Le défi est relevé en Suisse : en 1931 naît un boîtier qui pivote sur lui-même pour présenter au choc un fond de métal plein. Douze ans plus tard, notre Reverso inscrit un nouvel épisode indien dans cette même saga. La boucle est bouclée.

Un cadran doublement signé

Le cadran recèle un second trésor : il porte la signature Favre-Leuba. Fondée en 1737, cette maison suisse fut la pionnière de l'horlogerie helvétique sur le sous-continent, où elle s'imposa durablement comme la grande référence. Dans les années 1930 et 1940, c'est par son réseau que plusieurs manufactures suisses, Jaeger-LeCoultre comprise, accèdent au marché fastueux de l'Inde des princes.

De cette collaboration sont nés des cadrans doublement signés, recherchés aujourd'hui comme de véritables graals. Ils documentent, mieux qu'aucune archive, la diffusion officielle de la Reverso en Inde.

Le « Doctor Dial », la mesure du pouls

Troisième particularité, plus discrète : la disposition du cadran, avec sa trotteuse centrale et sa minuterie surdimensionnée, relève du type que les collectionneurs appellent « Doctor Dial ». Cette lecture était pensée pour les médecins, qui pouvaient chronométrer le pouls d'un patient à la seconde près. Dans l'Inde de l'époque, elle séduit aussi les officiers, attachés à une lisibilité sans faille.

Un boîtier né du polo, un cadran signé par le pionnier suisse des Indes, une lecture pensée pour la médecine : avant même sa gravure, cette Reverso racontait déjà l'histoire d'un empire.

Gravure à la main

« D.S. », le Bon Maharajah

En 1943, le nom de Jamnagar évoque d'abord un homme : Sir Digvijaysinhji Ranjitsinhji Jadeja, Jam Sahib de Nawanagar, dont Jamnagar est la capitale. Il règne de 1933 à 1966 sur cet État princier du Kathiawar, l'actuel Gujarat. Les initiales D.S., pour Digvijay Sinhji, correspondent naturellement à son prénom.

Neveu et successeur du légendaire Ranjitsinhji, « Ranji », l'un des plus grands joueurs de cricket de son temps, il n'est pas un souverain de second rang. De 1937 à 1943, il préside la Chambre des Princes, l'assemblée qui représente les États princiers auprès de la Couronne. Pendant la guerre, il siège aux côtés des dirigeants britanniques dans les plus hautes instances de l'Empire. Un diplomate, un homme d'influence, un joueur d'échecs politique sur le grand théâtre d'un Empire finissant.

Un millier d'enfants sauvés

C'est pourtant un geste plus intime qui a fait entrer son nom dans la mémoire des peuples. À partir de 1942, alors que presque aucun pays ne leur ouvre ses portes, il accueille près de Jamnagar près d'un millier d'enfants polonais, rescapés des déportations soviétiques en Sibérie. Il les loge, les soigne, les scolarise, leur fait construire dortoirs et écoles, et veille personnellement à ce que rien ne leur manque.

La Pologne ne l'a jamais oublié. Elle l'appelle encore le Dobry Maharadża, le Bon Maharajah, et une école de Varsovie porte son nom.

Dans l'Inde des princes, offrir un objet précieux gravé à ceux que l'on tenait en particulière estime relevait d'un usage protocolaire répandu. Une montre plus que tout autre présent : confier le temps à quelqu'un, c'est lui confier une part de soi.

« C.J.A. », retrouver un homme derrière trois lettres

Restait l'énigme du destinataire. Trois initiales, et rien d'autre pour commencer.

Les registres de la Couronne

Ma source principale fut The London Gazette, journal officiel du Royaume-Uni publié sans interruption depuis le XVIIe siècle. Chaque nomination, promotion ou décoration d'un officier britannique ou de l'Indian Army y est consignée. Pour qui sait la lire avec patience, c'est une source d'une fiabilité exceptionnelle.

En croisant plusieurs numéros sur dix ans, une trajectoire s'est dessinée, mention après mention : celle de James Arthur Colquhoun, officier du 17th Dogra Regiment.

  • 31 janvier 1936 (London Gazette n°34251, p. 672) : nommé 2nd Lieutenant sur la liste des officiers destinés à l'Indian Army.
  • 18 mars 1937 (Gazette du 18 juin 1937, n°34409, p. 3927) : commissionné dans l'Indian Army et affecté au 17th Dogra Regiment, régiment d'infanterie recrutant parmi les Dogras des contreforts himalayens du Jammu et du Pendjab.
  • 15 janvier 1946 (supplément n°37433, p. 495) : Major (temporaire) James Arthur Colquhoun, matricule IA.624.

Une vie de soldat

Une base biographique consacrée aux officiers de l'Indian Army a permis de compléter le portrait. Né le 28 février 1916, Colquhoun sert d'abord en Malaisie, puis rejoint la frontière du Nord-Ouest. Au Waziristan, terre de tribus pachtounes insoumises, il est successivement adjudant, commandant en second puis commandant de compagnie du 4e bataillon.

En 1944, il passe par le Staff College de Quetta, l'école d'état-major où se formaient les officiers promis aux responsabilités. Début 1945, il est Brigade Major de la 100th Indian Infantry Brigade en Birmanie, l'une des campagnes les plus dures de la guerre.

Il y gagne le MBE, Membre de l'Ordre de l'Empire britannique. Sa citation évoque la tête de pont de Myinmu, sur l'Irrawaddy, et une avance de 134 miles en territoire ennemi. Elle salue un officier resté « cool and unruffled », imperturbable, malgré les nuits sans sommeil et les bombardements continus.

Après la Partition, il sert dans les forces armées du nouveau Pakistan de 1949 à 1953, puis comme conseiller militaire à Aden en 1955. Il termine sa carrière au Home Office, comme Chief Immigration Officer de l'aéroport de Londres : l'officier des confins himalayens devenu gardien des portes de son propre pays. Il meurt à Hammersmith, à Londres, le 5 janvier 1966.

La preuve par l'élimination

Le patronyme Colquhoun, d'origine écossaise, est fréquent dans les registres britanniques. J'ai examiné puis écarté une douzaine d'homonymes : un joueur de cricket écossais actif avant 1914, un officier du Pioneer Corps sans lien avec l'Inde, une officière du Women's Royal Naval Service, un baronet mort au XIXe siècle. Aucun ne réunit les trois critères indispensables : être en activité en 1943, servir en Inde, et occuper un rang compatible avec un présent princier.

Un seul homme les réunit tous : James Arthur Colquhoun, du 17th Dogra Regiment.

Ce que l'enquête établit, et ce qu'elle laisse ouvert

L'ordre des initiales

Un lecteur attentif l'aura relevé : la gravure dit C.J.A., quand le nom s'écrit James Arthur Colquhoun. L'explication la plus probable tient aux usages de l'armée britannique. Dans les registres et les listes d'officiers, on désignait un militaire par son nom suivi de ses initiales : « Colquhoun, J.A. ». Un graveur travaillant à partir d'une mention de ce type aurait tout naturellement inscrit C.J.A. Cette piste reste à confirmer dans une Indian Army List de l'époque.

Une rencontre encore inexpliquée

Un chercheur honnête sait où s'arrête sa certitude. Les archives placent Colquhoun au Waziristan de février à décembre 1943, à plus de 1 500 kilomètres de Jamnagar. Aucun mouvement documenté du 17th Dogra ne le conduit cette année-là dans l'État du Maharajah, et aucune archive consultée ne nomme explicitement le prince comme donateur de cette montre.

L'identification repose donc sur un faisceau d'indices concordants : les initiales, le lieu, l'année, le grade. Les circonstances de la rencontre, elles, restent à écrire. Une permission entre deux affectations (sa fiche montre précisément un changement de poste entre octobre et novembre 1943), une mission de liaison absente des registres, une rencontre antérieure à la date gravée : plusieurs scénarios sont recevables, aucun ne peut encore être affirmé.

J'ai exploré deux pistes séduisantes. Le polo, sport fondateur de la Reverso, n'a laissé aucune trace documentaire chez le Maharajah. Le cricket est plus cohérent : Digvijaysinhji présida le Board of Control for Cricket in India en 1937-1938, et sa famille compta plusieurs joueurs de haut niveau. Mais rien ne documente une pratique du cricket chez Colquhoun.

Je préfère laisser cette question ouverte plutôt que de la refermer par une réponse inventée. C'est peut-être la plus grande vertu de cette montre : elle ne livre pas tout. Entre deux certitudes solidement établies, elle laisse un espace à l'imagination, celui où vivent les meilleures histoires.

Quatre-vingts ans plus tard, le retour d'un objet

Selon les éléments de provenance en ma possession, cette Reverso est restée près de quatre-vingts ans dans l'entourage familial de son destinataire. Par discrétion envers les personnes concernées, je n'en détaillerai pas ici les circonstances. Mais une telle continuité est rare dans ce métier : elle écarte presque entièrement le risque d'une gravure rapportée ou d'une attribution fantaisiste.

C'est elle qui a permis à la montre de me parvenir, dans son écrin d'origine, intacte. Comme si le temps, des Indes à l'Europe, avait pris soin de préserver ce fragment d'Histoire jusqu'au jour où il pourrait être raconté.

Une pièce, un livre

Cette Reverso de Jamnagar rejoint une collection commencée en 1999, consacrée aux montres gravées qui ont accompagné les grands rendez-vous du XXe siècle. Elle sera l'un des chapitres de mon prochain livre, consacré à ces pièces et aux vies qu'elles renferment.

Deux d'entre elles dialoguent déjà à travers les décennies : l'une fut gravée à Genève par un diplomate qui œuvrait pour la paix entre les nations, l'autre à Jamnagar, au nom d'un prince qui sauvait des enfants pendant que le monde brûlait. Deux montres, deux hommes, deux continents, et une même conviction : chaque gravure recèle une vie qu'il vaut la peine de retrouver.

Détenir une telle montre, ce n'est pas posséder un objet. C'est garder, ni plus ni moins, un fragment d'histoire vivante.

Boîtier or jaune 18 carats

Encadrés

La fiche de la montre

ÉlémentDétail
ModèleJaeger-LeCoultre Reverso, boîtier réversible
MatièreOr jaune massif
ÉpoqueAnnées 1940, gravure datée 1943
CadranDoublement signé, avec Favre-Leuba, distributeur pour l'Inde
LectureType « Doctor Dial », trotteuse centrale et minuterie
GravureÀ la main, au dos : « C.J.A. FROM D.S. JAMNAGAR 1943 »
AccompagnementÉcrin d'origine
ProvenanceEntourage familial du destinataire, selon les éléments du vendeur

Les dates clés

DateÉvénement
1737Fondation de Favre-Leuba
1931Naissance de la Reverso
1933Digvijaysinhji devient Jam Sahib de Nawanagar
1936-1937Colquhoun entre dans l'Indian Army, au 17th Dogra Regiment
1942Le Maharajah accueille les enfants polonais près de Jamnagar
1943Gravure de la montre ; Colquhoun sert au Waziristan
1945Colquhoun, Brigade Major en Birmanie, à la tête de pont de Myinmu
1946Colquhoun est fait MBE
1966Mort de Colquhoun à Londres et fin du règne de Digvijaysinhji
Décembre 2025La montre rejoint la collection Chronostyle

Ce qui est établi, ce qui reste ouvert

PointStatut
Authenticité de la montre et du cadranVérifiable sur la pièce
Carrière de J.A. ColquhounÉtablie par la London Gazette
Colquhoun destinataireTrès probable, seul candidat après élimination
Le Maharajah donateurTrès probable, non documenté nominativement
Circonstances de la rencontreNon établies, piste ouverte

Sources : The London Gazette, n°34251 (31 janvier 1936), n°34409 (18 juin 1937), supplément n°37433 (15 janvier 1946) ; base biographique des officiers de l'Indian Army ; National Army Museum, Londres, fonds du 17th Dogra Regiment ; sources croisées sur Digvijaysinhji et l'accueil des enfants polonais à Jamnagar (1942-1946).

Photographies : © Chronostyle, tous droits réservés.

Olivier Guesdon
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